
Cornes d’abondance
Je m’enfonçais dans la rue du Faubourg Saint-Denis, son tunnel et les différentes épiceries qui s’alignent jusqu’à parvenir à cette boulangerie. Des pâtisseries dans la vitrine se superposent comme une corne d’abondance de toutes les formes et de toutes les tailles, la plupart au miel garnies de variations de pistaches, amandes, sésame ou dattes. Électrisée par la perspective de sucre, les textures à la fois croquantes, fondantes et moelleuses, avide de cette explosion d’indulgence absolue, de ses largesses sur mes papilles, j’hâtais l’instant à chaque instant de l’entrée à la sélection de ma commande, en prenant le temps d’échanger sincèrement avec l’encaisseur qui me servait des petits sachets pesés pour déterminer le prix de mon caprice au kilo. Je montrais lesquels je voulais, baragouinant des noms de gâteaux à mi-chemin entre le français et mes essais de prononcer leur nom en patois arabe. Je réussis à dire qalb el louz – coeur d’amande. La consonance de la tendresse s’activant naturellement dans mon appareil phonatoire : le vendeur m’en a félicité, et je suis sortie très satisfaite de mon paquet à la main.
Je n’ai jamais compris cette retenue, timide et répandue vis à vis de cette proposition généreuse de sucre et de gras. Au contraire, j’y plonge la tête la première à chaque bouchée, me délectant de cette symphonie de saccharine pleinement assumée, cette suggestion audacieuse de trop, beaucoup trop : la démonstration émouvante que le réconfort vital et tout l’enjeu de la survie humaine se trouve bel et bien au bout des doigts de celles et ceux qui mettent allègrement les mains dans la farine.